Quel que soit le bout par lequel vous prenez cette agitation autocrine, qui
s’appelle elle-même, qui s’appelle, c’est-à-dire
qui s’invoque, qui se convoque, qui se somme même, on parle d’argent
après tout, qui s’appelle donc « crise », quel que
soit ce bout, les effectuations intellectuelles, les considérations
qui se déchaînent, sont excitantes.Tirons un bout de la pelote
: vous avez l’impuissance des gens face à des informations qu’on
leur martèle sans qu’ils n’y comprennent rien, qui se mesure
par exemple au soulagement dont ils font preuve quand les bourses remontent,
c’est qu’ils croient que ça se jouent là, c’est
aussi ce qui leur est dit d’ailleurs…
Leur impuissance est telle qu’elle va jusqu’à ne pas savoir
comment ça marche une crise, qu’est-ce qu’il se passe…
Et là alors vous avez toutes sortes de clowns, ceux qui guettent, ceux
qui peinent à exercer leur pression, qui attendent le grand soir comme
on dit et qui débarquent à chaque soubresaut d’un système
dont rien n’assure qu’ils en verront jamais la fin qu’ils
espèrent, qu’ils prient précisément, les communistes,
les révolutionnaires, les… peu importe le nom, ça en a
toutes sortes, c’est du positionnement, c’est symbolique, ça
n’a aucune effectuation d’aucune sorte, c’est de la parole,
ça reste à jamais de la parole, ce n’est pas suivi d’effet,
c’est « inneffectué », ou plutôt c’est
une parole qui s’avale, qui n’a de conséquence que sur
elle-même, oui c’est autocrinien aussi, comme la « crise
», ça se longe d’ailleurs, donc ces clowns, vous les voyez
immanquablement ressurgir et annoncer, leurrés par leur impatience,
la fin d’un système.
Mais non. Toute impuissance mise à part, celle de ne rien comprendre,
de ne pas participer au délire, ou celle de projeter le sien dessus,
il n’est aucunement question de la fin de quoi que ce soit. Pour toutes
sortes de raisons. La plus frappante étant tout simplement, que ça
ne s’est jamais vu, la fin d’un système, ça n’est
jamais arrivé dans l’histoire de l’organisation humaine,
qu’un système s’arrête, qu’un autre pousse
spontanément comme ça. Enfin, quand même. Chers révolutionnaires
de la parole, vous vous voyez réunis autour d’une table pour
décider des règles d’un nouveau système comme d’un
seul homme ? Vous connaissez quoi que ce soit dans l’expérience
humaine qui se fait comme ça, du jour au lendemain, hop ?
J’ai conscience que cette croyance est persistante quand je vois les
chefs d’Etats eux-mêmes s’esbaudir devant l’organisation
d’un nouveau Brenton Wood, qui, pour amadouer les américains
et s’assurer de leur présence, se tiendrait même à
New York, sans doute en Novembre, si l’on en croit les avancées
des tractations diplomatiques. Mais laissons les chefs d’Etats rêver
sur l’étendue d’un pouvoir magique qu’ils n’ont
pas.
Nous ne sommes pas face à la fin d’un système. La fin
d’un système, si tant est qu’un système existe,
il s’agirait plutôt d’un corpus de croyances, la fin d’un
« système » donc, ça n’existe pas.
Non. Nous sommes en présence d’un choc dans l’évolution
des rapports de forces sociales et des croyances qui les organisent. Ce n’est
que ça. C’est, bien entendu, phénoménal. Vous avez
des rapports de forces qui évoluent donc, des organisations qui s’effectuent,
des conséquences étonnantes qui surgissent sans qu’on
s’y attende. C’est très concret. Revenons un peu en arrière.
Prenons des exemples. Vous avez une crise en 29. Vous avez des personnes sages
qui décident, un peu avec retard, en 33, de prendre les mesures de
cette crise. Désormais, par exemple, aux Etats-Unis, les activités
bancaires spéculatives et celles de dépôt seront séparées.
Et c’est cette séparation qui est au cœur de la crise dite
des « subprimes » de 2007. Regardez l’effectuation revenir
par la droite quand on l’attendait à gauche. Qu’est-ce
que ça fait aujourd’hui ce fonctionnement par effectuations ?
Ca fait que des plans comme ceux d’Henry Paulson et de Gordon Brown,
des plans à ce point étatistes, qui trahissent à ce point
leurs propres conceptions vont profondément bouger les lignes. Qu’ils
parviennent ou non à leur fin, ça n’a aucune importance,
quoi qu’il en soit, ce qui est sûr, c’est qu’ils lancent,
assez brutalement qui plus est, de nouvelles impulsions d’effectuations.
Qu’il soit entendu qu’il ne s’agit « que » d’une
lame de fond, dont les effets ne seront visibles qu’à long terme.
Le court terme continuera de toute façon de balbutier.
Maintenant, qu’on est venu à bout de cette crise, si l’on
peut dire, j’aimerais insister sur ces balbutiements. Qu’il s’agisse
de réguler un peu, un peu plus, un peu moins, beaucoup, de tout mettre
en commun, d’étatiser, de partager ou que sais-je… toutes
ces questions sur lesquelles se concentrent donc toute l’attention et
tous les efforts, tant des révolutionnaires qui attendent leur heure,
que des chefs d’Etats voués à remplir le vide de fonctions
qu’ils sont censés avoir mais qui elles-mêmes n’en
ont désespérément pas, de fonction, impuissants qu’ils
sont, il me semble intéressant de les regarder s’avancer, ces
questions. On ne les reposera pas, on ne les considèrera pas dans leur
détail, elles sont déjà bien assez considérées.
Non. On va les questionner, ces questions, on va leur poser une question si
simple : à quoi servent-elles ? Que cherchent donc à sauver
ces gens au point de les priver depuis quelques semaines de sommeil ?
Vous pouvez entendre un immense scepticisme chez ces personnes dont on parlait
au début, qui ne comprennent rien, qui ne voient pas en quoi elles
sont concernées, à qui on martèle de regarder le cours
des bourses comme des présages. Ces personnes, on les entend se demander
pourquoi, comment trouve-t-on des milliers de milliards pour sauver des banques
quand on ne trouve plus un centime pour sauver un pauvre. Vous savez qu’il
y a une réponse toute préparée à cette question,
c’est qu’il s’agit de prêts qui seront remboursés
avec intérêt, rien à voir avec le budget de l’Etat
et même une affaire pour celui-ci qui rentrera largement dans ses frais.
C’est oublier que rien ne garantit que ces plans marchent. On flaire
l’entourloupe, mais mettons… Soit, ça se tient, des prêts,
tout ça, d’accord… On aimerait qu’il y ait des crises
plus souvent alors, si l’Etat est à ce point-là bénéficiaire,
à quand la prochaine ? Pourtant, j’insiste, passons sur ces fonds
accordés aux banques, passons outre l’argent… Mais l’effort,
le temps, l’énergie déployés pour des banques alors
? Pourquoi un tel affairement lors même qu’aucun de ces chefs
d’Etat ne semblent s’épuiser à la tâche de
la lutte contre, disons, par exemple, la pauvreté ? Qu’est-ce
qui fait que, suivant le bon sens sceptique qui continue de ne rien comprendre
au tour de passe-passe, qu’est-ce qui fait qu’on s’agite
pour sauver des riches quand on ne fait rien pour les pauvres ? La question
est grossière, elle manque de subtilité, toute la complexité
des dossiers lui échappe… Pourtant elle insiste… Il y a
bel et bien quelque chose qu’on ne comprend pas. Et il y a une raison
à cela, c’est qu’il y a quelque chose qu’on ne veut
pas admettre.
Ce que vous voyez là sous vos yeux aujourd’hui, oui, ce sont
bien des chefs d’Etats qui sauvent les riches, oui, on peut le dire
aussi brutalement. Précisément, ce n’est pas tant qu’ils
sauvent les riches, ce qu’ils font, ce à quoi ils consacrent
leurs jours et leurs nuits, tous leurs efforts, c’est qu’ils tentent
de sauver la hiérarchie qui maintient l’organisation des fondements
du corpus de leurs croyances. En d’autres termes, ils s’assurent
qu’il y aura toujours des pauvres. Pour que cette organisation se maintienne,
il lui faut des pauvres. Non seulement personne ne fera jamais rien contre
la pauvreté, mais même, on s’assurera toujours qu’elle
perdure. Pour les même raisons qu’on maintient les prisons. On
peut adoucir la vie en prison, on peut donner un bol de soupe à un
pauvre, mais il faut des prisonniers et des pauvres pour que ça marche.
Cette organisation, elle fonctionne sur le désir, sur le désir
d’être riche, de ne pas être pauvre donc. Vous avez des
gens comme Milton Friedman pour s’en émerveiller. Dans son petit
documentaire prosélyte « Free to choose », vous pouvez
le voir écarquiller des yeux gourmands en expliquant à quel
point le besoin d’argent tient les gens dans une société
« démocratique », d’une façon plus efficace
encore que l’autorité policière des dictatures. La pauvreté
a donc une fonction précise dans cette organisation : elle est dissuasive.
Elle est la raison pour laquelle les gens se font esclaves volontaires d’un
système sans pitié.
Vous sentez bien la mobilité, la volatilité d’une telle
organisation. Elle ne marche que sur le désir, non pas la possibilité
puissante d’effectuation, mais la promesse, l’illusion de devenir,
l’hypothèse désirante de possibilité impuissante.
C’est ce qui a fait parler de « déterritorialisation »
Deleuze et Guattari. Je ne saurais vous décrire aussi puissamment la
plasticité délirante du mécanisme.
Alors non, personne ne sauvera les pauvres, parce que le système ne
s’effondrera pas à cause des pauvres, et même, il a besoin
de leur maintien. Et oui, les chefs d’Etats sauvent la hiérarchie
plastique, mobile, « démocratique » certes mais aussi impitoyable
et injuste qu’une hiérarchie dictatoriale, une hiérarchie
qui distribue des places, à laquelle on se réfère pour
se positionner par rapport à l’illusion de l’ensemble.
Une hiérarchie inconsistante, inexistante, indéfinie, une hiérarchie
de croyance, d’espoir, d’aspiration. Une hiérarchie de
désir. C’est tout l’enjeu de cette effervescence hystérique
: continuer de pouvoir désirer.
(tribune parue sur A infos)