Fatigue

Je n’ai rien à échanger.
Ni somme d’argent, ni parole, ni regard.
Rien.
Je suis venu à bout de mes chimères. Je veux dire, je les ai épuisées.
Elles sont la peau de leur chagrin.
Il y a ce courant d’air qui me caresse la peau.
Je souris.
Je ne vais pas me mettre à pleurer.
Je l’entends le battement de mon cœur. Je l’entends jusqu’à l’autre bout de mes veines. Je n’ai rien à en dire de particulier.
Je ne sais pas combien d’épreuves on peut traverser. Je ne sais pas si c’est comptable ni à quel moment on reste à terre.
Je l’entends, c’est tout.
Je ne suis pas vraiment sûr qu’on lutte de toute façon.
Il se peut que la question ne se pose pas.
Il n’y a pas un moment précis où l’on peut dire : « je suis fatigué » ou « assez », ça court ces choses-là.
Et puis… Le mot « fatigue » est souvent prématuré.
Il arrive de présumer de ses faiblesses aussi.
Elle est drôle cette société où les gens n’ont plus qu’à retourner leurs forces contre eux-mêmes.
Il faut croire que c’est une lutte aussi, le désarroi.
Je suis venu à bout de mes chimères. Je regarde. J’écoute. Je ne dirais pas que je contemple. Ce que je vois n’est pas admirable.
Quand même.
Je ne vais pas me mettre à pleurer.
Je regarde, j’écoute. Je peux soutenir le regard. Je peux sourire aussi, parfois.
Je ne me sens pas menacé.
En partie parce que je trouve le déploiement d’efforts disproportionné.
Je souris parfois. Je ris.
Elle est drôle cette société.
Je n’ai pas dit que je comprenais.
Je l’entends le battement de mon cœur. Il n’est pas couvert par le bruit du déploiement.
Je ne vais pas me mettre à pleurer.
Je ne sais pas s’il serait couvert par le bruit de mes sanglots.Il y a ce courant d’air qui me caresse la peau.
Il y a des choses qui me font croire au silence. Le vent par exemple.
Je n’ai pas de propension particulière à la croyance.
Je ne sais plus à quel moment j’ai arrêté de prendre les choses au sérieux.
On ne parle jamais assez du temps. On pourrait ne parler que de ça, comment on s’organise pour faire avec, la chaleur, le froid…
Je sais qu’on est encore couverts de la terre dont on jaillit.
Ce n’est pas vrai qu’on a besoin d’illusions pour se faire la vie douce. Il faut ne pas aimer la vie pour dire ça. C’est ignoble.
Il y a ce courant d’air qui me caresse la peau.
Je ne saurais pas dire à quel moment c’est déjà mon souffle.
Je n’ai pas de nostalgie particulière. J’oublie beaucoup.
A quel vitesse ce courant d’air m’emporterait-il ?
Pour aller où ?
Je ne sais pas si je serais emporté avec la terre dont je suis couvert. Je ne pense pas.
Je n’ai pas de peur particulière. Je prévois peu.
Je suis sûr qu’à ce moment, le vent ne me ferait plus croire au silence. Du tout.

Je ne me sens pas menacé.
Je ne sais plus à quel moment j’ai arrêté de prendre les choses au sérieux.
Ca me fatigue, écrire.
Le mot « fatigue » est souvent prématuré.
On peut être certain que la fatigue, personne n’en parlera jamais.
On ne parle plus quand on est fatigué.


Je n’ai pas de peur particulière. Je prévois peu.
Je ris beaucoup.
Je n’ai pas de propension particulière à la croyance.
Il peut arriver que la croyance me fasse vomir.

 

À peine, donc
Mon existence est à peine perceptible, je sais. Il m’arrive de faire beaucoup de bruit quand même. C’est fait avec toute la maladresse et l’espoir que j’ai. La plupart du temps, ça me fatigue. Fabriquer des images, c’est la chose la plus conne du monde. Je sais, on en fabrique de toute façon.
Je n’ai jamais rien eu contre demander à une fille si elle veut me sucer pour engager la conversation. Avec les garçons, ce n’est pas la peine de demander.

Je tombe. Je suis forcément échoué quelque part. Même si je ne comprends toujours pas où.
La solitude de quelqu’un qui écrit, elle est forcément délirante. C’est la force du truc aussi, cette âpreté malade. Il n’empêche qu’on devrait tous dire aux gens d’arrêter d’écrire parce que…
Je ne comprends toujours pas où. C’est pour ça que je fais du bruit, je crois, pour finir par le savoir.
Il fut un temps où écrire, c’était un plaisir immense pour moi, avant que ça ne devienne une corvée technique.
Je ne sais pas si… Non, rien.
Mon existence est à peine perceptible. Je ne peux pas dire que ce soit d’une grande importance, que mon existence soit à peine perceptible. Je ne vois pas quoi en dire. Je remarque quand même le mot peine là-dedans, c’est tout.
J’ai déjà arrêté de penser et de faire du bruit. C’est une des, je ne sais pas combien il y en a, 40, plus peut-être, méditations bouddhistes. Je sais faire ça. Et la respiration, le ujjayi, je sais faire ça aussi. Je précise que je fais exprès de dire « je sais faire ».
Je devrais tomber amoureux, ça me ferait des trucs à raconter, c’est la seule raison de tomber amoureux de toute façon, les autres raisons sont déraisonnables.
Je ne fais pas de différence fondamentale entre les êtres humains et les autres mammifères. Le langage et ce qui en découle, la pensée, le bien, la loi, la justice ou l’art, ce ne sont jamais que des choses annexes et superficielles dans une existence. Je ne dis pas que ce n’est rien. Il se trouve que toute la vie d’un être humain se constitue de choses annexes et superficielles, c’est tout.
Je dois être la seule personne au monde à trouver magnifique de dire salope et chienne à quelqu’un que je prends et à avoir les larmes aux yeux. Je ne dois pas être le seul, par contre, à trouver aussi magnifique de ne pas le dire.
C’est marrant qu’on ne comprenne jamais mon sens de l’humour, pourtant je ris avec pratiquement tout ce que je fais. Même mon sens de l’humour est imperceptible donc.
Il y a un moment où je ne suis pas une vache à lait de l’écriture, désolé, je m’épuise aussi.
Non, ce n’est pas vrai, toutes les phrases de ce texte ne commencent pas par je, celle-ci par exemple commence par non.
Je fais beaucoup de bruit, je parle fort des fois pour impressionner des gens, je me tiens droit aussi, et je soutiens toujours les regards, jusqu’à ce que l’autre cède, je prends souvent l’air très dur et je suis ironique la plupart du temps. Je ne sais pas si c’est insupportable ou très touchant.
Mon existence est à peine perceptible et il faut bien que je m’y retrouve.

 

 

Le sourire aux lèvres
Si vous voulez me faire croire à l’amour, je ne comprends pas pourquoi c’est si difficile pour vous de me montrer un exemple.
Je n’ai pas de problème avec l’anarchie. Je ne suis pas du genre à avoir froid aux yeux.
La plupart des choses me sont indifférentes. Sans doute, parce qu’elles font face à d’autres dont la gravité est telle qu’elle pourrait faire le cœur s’arrêter de battre.
Je ne vous expliquerai jamais ce que c’est le calme, parce que vous pouvez le lire dans mes yeux.
Je ne vous apprendrai pas à lire non plus.
Je ne sais pas où je situe l’amour, dans la plupart des choses qui sont indifférentes ou dans celles qui sont graves. Celles qui sont graves sont rares cela dit. Définissez l’amour pour voir.
Ce n’est pas dit que ça isole forcément, le genre de travail que j’entreprends.
Ce n’est pas dit non plus que ça rende fou. Définissez la folie pour voir.
Je fais sortir les diables des boîtes. Je ne me préoccupe pas de savoir s’ils ont le sourire aux lèvres.
Je fais jaillir les trucs.
Je fais sortir l’eau de la terre aussi.
Je boirai le sang des personnes qui pillent l’eau que j’ai trouvée.
A ce moment précis, vous lirez la survie dans mes yeux. Si vous savez lire.
Vous pouvez aller vous faire foutre, c’est une possibilité.

 

 

De la survie
Le bruit est forcément toujours le bruit d’un mouvement. S’il y a bruit, c’est qu’il y a mouvement, peu importe lequel, déploiement, croissance, vacillement, chute… On ne nomme pas ces corps immobiles qui absorbent ou renvoient le bruit. Les corps immobiles qui absorbent ou renvoient la lumière, on appelle ça image. Mais pour le bruit, ça n’a pas de nom, ce n’est ni désignable ni pensable.
On ne nomme pas non plus l’image des corps en mouvement, l’image de ces corps qui font du bruit. On ne distingue pas l’image de ces corps immobiles et silencieux et celle de ces corps bruyants et mobiles. C’est indifférent à la parole et à la pensée.
On ne nomme pas le bruit des corps immobiles et l’image des corps en mouvement. Et ce n’est pas que leur participation au bruit ou à l’image soit indifférente. On peut désigner à l’oreille un corps immobile, parce qu’il renvoie ou absorbe le bruit des corps en mouvement, on peut percevoir son volume et sa position assez précisément. Comme on peut désigner à l’œil l’image d’un corps dont le mouvement se distingue des corps immobiles.
La participation est telle qu’elle sauve une vie par exemple, quand une proie choisit de s’immobiliser pour échapper à la perception de son prédateur ou se fait repérer dans sa course ou quand elle se met à l’abri d’un corps immobile, parce que s’il arrête le bruit d’un autre corps, il en arrêtera peut-être aussi le mouvement, quitte à faire un autre bruit, celui d’un impact.
Il y a une combinaison de la perception qui nomme et pense le bruit des corps en mouvement et l’image des corps immobiles et qui s’indiffère de ce qui n’a pas de nom de la participation au bruit des corps immobiles et de celle à l’image des corps en mouvement, qui fait, donc, que, par exemple, on ne peut pas nommer et penser la survie.

 

 

Sans titre
Je ne dirais pas que… enfin je ne le dirais pas du tout, pas même pour dire que je ne le dirais pas. Pourtant, bien sûr, c’est tentant. J’aimerais au moins ne pas le taire tout à fait, ne pas le taire juste assez pour ne pas le dire vraiment, mais que ce soit dit. Que ce soit lancé et puis effacé. Je dirais : je ne dirais pas que… là je ne peux pas le dire, je vais dire autre chose, je vais dire que je ne le dirais pas, tiens… donc je dirais : je ne dirais pas que je ne le dirais pas. Maintenant si je dis que je ne dirais pas que je ne le dirais pas, je suppose que ça veut dire que d’une part je ne le dirais pas, même si je le dis quand même, je le dis pour ne pas le dire ou je ne le dis pas pour le dire, mais que d’autre part je ne dirais pas que je ne le dirais pas, je ne fais pas la promesse de ne pas le dire, je n’ai pas dit que je ne le dirais pas, et même je pourrais le dire finalement. Mais ce n’est pas je ne le dirais pas que je ne dirais pas de toute façon, je ne le dirais pas c’était un exemple de ce que je ne dirais pas, et ce que je ne dirais pas, je ne l’ai toujours pas dit.

 



Recette des chocolate chip cookies
Mettre beaucoup de beurre, pas trop non plus, à ramollir ou à fondre. Sortir du feu dès que ça commence à faire du bruit. Ajouter un bon tas de sucre. Mélanger. Ajouter un œuf. Mélanger encore. L’œuf sert de liant aux ingrédients et change la consistance du mélange, et un peu sa couleur. Mettre de la farine. Encore plus. Encore. Encore un peu. Pas trop. Mélanger. Jouer avec cette différence de textures entre les ingrédients qui s’épousent et s’absorbent. S’amuser. Mélanger jusqu’à ce que ça fatigue les muscles tellement ça les sollicite. Goûter. Le goût dominant sera le même après cuisson. Si on sent le goût du beurre, on le sentira de la même façon dans le cookie. Si on sent le goût du beurre, faire quelque chose ! On peut aussi aimer le sentir évidemment. Ajouter une quantité de sel supérieure à ce qu’on serait tenté de mettre, aller jusqu’à la surprise, contre son habitude, au point où on se dit que c’est trop. On peut ne pas mettre de sel du tout aussi. Mettre une touche secrète de miel. Prendre du chocolat, un couteau et casser avec la lame en éclats, pépites ou morceaux, appeler ça comme vous voulez. Il se peut que des éclats sautent tout autour, parfois même par terre. Mettre beaucoup de chocolat. Ou mettre autre chose, des noix par exemple. Mélanger la pâte. Cette fois jusqu’au moment avant la crampe dans les muscles. Disposer des tas de cette pâte sur une plaque. Regarder la couleur et la forme. Lécher la cuiller. Mettre dans un four assez chaud, pas trop. Laisser cuire. Surveiller la cuisson à l’odeur. Quand ça commence à dégager ses senteurs dans la pièce, regarder. Au moment où on se dit que ce n’est pas encore cuit, qu’il faut laisser encore la cuisson gagner le coeur, c’est déjà prêt. Plus ça cuit, plus ce sera sec. On peut aussi aimer les cookies croquants. Sortir du four. Sentir. On peut les manger tièdes ou froids. Comparer la différence de texture quand c’est tiède ou froid. Refaire la recette. Ne pas essayer de respecter les mêmes proportions, c’est peine perdue. Porter son attention sur les différences de textures, de couleurs et de goûts que ce changement de proportions entraîne. On ne peut pas dire si les uns sont meilleurs que les autres.

 

 

Parole
Ca ne ressemble à rien. C’est-à-dire ça n’atteint pas le seuil où l’on s’y retrouverait. Où on distinguerait précisément quelque chose qui se laisserait désigner et reconnaître. Je veux dire… ça ne connaît pas l’isolement.
Ce n’est pas pour autant que ça vaudrait la peine d’en parler. On parle quand on ne peut pas désigner. Mais les frontières que dessinerait une parole pour enceindre et circonscrire un point aléatoire par lequel à un moment ça aurait pu passer seraient purement artificielles. La parole ne fait pas exister les choses. Elle peut les avaler dans son système d’évaluation approximatif, mais il ne s’agit que de faits de parole, pas des choses dont elle parle.
Ce n’est pas seulement que l’opération d’isolement est artificielle, c’est sans doute qu’elle est impossible, que les choses se laissent si peu isoler, que la parole fabrique un isolement pour fabriquer un autre isolement, qu’elle isole par contraste et par comparaison, qu’elle fait cette chose folle de mettre en relation pour isoler. L’isolement ne va jamais seul, il y a toujours plusieurs isolements.
Il y a des choses qui ne se retrouvent jamais et une parole qui isole. Une parole qui isole pour s’y retrouver, elle-même. C’est-à-dire que la parole, ce qu’elle creuse dans ces opérations d’isolement, c’est sa propre solitude. Il se trouve que les choses renvoient les sons et que la parole tient de l’ordre du fait sonore. La parole s’isole en croyant isoler les choses.
Les faits de paroles sont des choses aussi dont la parole peut parler. De la même façon : en les enceignant, en les circonscrivant, en les évaluant par relation d’isolements. Que la parole s’échappe à elle-même, ça atteint forcément le seuil du délice.
Il y a des choses, parmi lesquelles les faits de parole, qui ne se laissent pas isoler, dont les contours sont poreux et artificiels et une parole qui contourne les choses, s’isole en parlant d’elle-même et qui, en tant que chose, se résiste à elle-même, s’isole à ne pas se laisser isoler.
Des choses, une parole des choses, des choses de parole. Une parole qui a vocation à isoler les choses pour les saisir et qui ne parvient pas à se saisir d’elle-même en tant que chose, des choses qui n’atteignent jamais le seuil où l’on pourrait les saisir, qui ne savent pas émerger, qui ne connaissent pas l’isolement, qui courent et voisinent, n’abandonnent jamais que des exuvies à une parole qui n’est faite que de faits de parole, de duplications aléatoires et approximatives. La parole n’atteint pas les choses qu’elle vise, parce qu’elle se renvoie à elle-même. La parole crée le monde dont elle peut parler. Un monde d’isolement et un monde désolé.
Mais la parole n’est pas vouée à échouer pour autant. Un fait de parole, comme chose, n’est jamais isolé en un point où il aurait fini par échouer, il renvoie les sons, les évaluations et les paroles. Un mot ne ressemble à rien, n’atteint pas le seuil où la parole s’y retrouverait. Il ne sait pas émerger tout à fait. Ce n’est pas seulement que la parole s’isole, ni qu’elle ploie sous la démultiplication folle des isolements vouée à s’effondrer, c’est qu’elle n’atteint pas vraiment non plus le seuil où elle pourrait fonctionner à échouer, qu’elle ne pénètre pas le monde qu’elle invente, fait des peaux mortes des choses et des paroles qui n’en finissent pas de courir et de muer.
J’imagine qu’il est inutile de préciser que dans ce monde, que même ce qui l’invente ignore, il y a l’amour, qui ne fonctionne qu’à isoler par relations, qu’à relier par isolements. Mais l’amour, c’est un mot aussi, un fait de parole qui travaille.